Maika. Une japonaise au visage plein, portant un petit chapeau, aimable, bien entendu…On rigole un peu de nos soucis de communication, son anglais étant des plus limités et mon japonais tout autant.
Soulagement quand surgit Sophie, franco japonaise qui va nous servir d’interprète, et Louise, son amie.
Le temps est lourd, le ciel gris, l’atmosphère humide, tropicale. Chaleur moite. Nous n’avons pas pu nous doucher depuis la veille en France, et je m’inquiètes d’imposer à Maika mon « odeur corporelle occidentale » qui parait il indispose les Japonais.
La rencontre se passe bien. Camille et moi posons à tour de rôle les questions, Sophie traduit après quelques instants d réflexion. Les réponses de Maika sont longues, riches et vivantes, et je regrette amèrement de ne pas mieux comprendre le japonais. La traduction de Sophie est synthétique et complète, mais c’est dommage de perdre le côté vivant, personnel de l’interview. Ca me fait très étrange d’être la spectatrice de l’échange entre Maika et Sophie, que Maika regarde Sophie quand elle répond, même si c’est bien normal.
Même si je sais que l’on va bien galérer, j’ai hâte de tenter les interviews en japonais. Et pour ça, je dois progresser, le plus vite possible!!
Chaque expression que je pourrais apprendre m’ouvre de plus grandes possibilités de communication. Je n’ai pas le choix, donc je vais vite m’améliorer… Il le faut! C’est pour ça que j’adore voyager: cette nécessité d’adaptation.
Maika nous a offert des CD de musiques, de contes ainu et de ses anciens spectacles. Notre propre omiage (les petits cadeaux qu’on offre quand on rencontre quelqu’un), une petite boite à musique, me semble bien futile face aux services qu’elle nous rend. Elle nous propose d’aller dans la préfecture de Chiba pour rencontrer un ainu avec qui nous essayerons le mode de vie de ce peuple. Génial! Il y a aussi un resto ainu à Tokyo dont on a récupéré l’adresse, et trois endroits nouveaux à Hokkaido pour faire nos recherches.
Mais qui est donc Maika? Elle écrit et joue un spectacle sur la personne qui a transcris en japonais la langue ainu et mis par écrit leur culture orale. Cette jeune fille exceptionnelle vivait au XIXème siècle et est morte à 19 ans. C’est donc d’abord son admiration pour cette figure d’écrivaine qui a poussé Maika à s’intéresser au peuple ainu. Leur cause étant l’une des plus grandes convictions de sa muse, elle s’est documentée à leur sujet puis est partie à leur rencontre à travers Hokkaido. Le contact n’a pas toujours été facile: elle-même consciente de la spoliation que les japonais firent subir aux Ainu, c’est avec une certaine culpabilité qu’elle s’st confrontée à leur méfiance. Pourquoi une japonaise s’intéresse-t-elle à eux? Est-ce à elle de défendre leur culture? Ne va-t-elle pas la changer en simple divertissement folklorique? Inquiétudes compréhensibles auxquelles nous risquons également d’être confrontées…
Si les japonais n’apprennent pas à connaitre et reconnaître la culture ainu, nous dit Maika, celle-ci n’a aucune chance de perdurer.
Aujourd’hui les Ainu vivent de la même façon que les japonais, et se réunissent de temps à autre pour maintenir une pratique de leurs coutumes: ils réapprennent leur langue, leurs chants et leurs danses…
Son expérience la plus forte a été une chasse au cerf, la même que les Ainu pratiquaient il y a des siècles, à l’arc. L’animal est tué, dépecé et mangé sur place, selon le rite. C’est une forme de partage qui a constitué pour elle une prise de conscience de la dépendance entre homme et nature. L’animisme, la croyance qu’il y a une dieu (kami pour les Japonais, kamui pour les Ainu) en chaque chose, se perd à chaque génération.
« Ma grand-mère me disais qu’il y a un kami dans chaque grain de riz, c’est pourquoi il ne faut pas en laisser un seul au fond du bol! »
De la même façon, la croyance en l’esprit du feu, très importante dans la culture ainu, poussais les grands-mères Ainu à adresser une prière au kamui du feu à chaque fois qu’elles allumaient le gaz!
Ces pratiques quotidienne n’ont plus guère lieu aujourd’hui, dans l’un ou l’autre de ces deux peuples. C’est à Hokkaido et Okinawa que l’animisme demeure le plus pratiqué.
Maika trouve cette régression regrettable, car une telle croyance permet d’accorder importance et attention à toute chose, même les plus simples et les plus humbles.
Sa démarche artistique vise sensibiliser les japonais à leur propre histoire, celle qu’ils n’apprennent pas dans les manuels scolaires, que ce soient les premiers écrits shintoïstes sur la création du monde par les dieux ou la colonisation et l’assimilation forcée du peuple ainu.
La discrimination a beaucoup diminué mais demeure une réalité dans les lieux habités par les Ainu.
Il y a quelques années, un CV montrant que la personne était Ainu n’avait quasiment aucune chance de donner accès à un travail. Les parents disent toujours à leurs enfants de ne pas jouer avec leurs camarades Ainu.
Mais ce qui prévaut et menace vraiment la culture ainu n’est pas le racisme: c’est l’ignorance. La plupart des jeunes japonais ne savent rien des Ainu, et ceux qui savent pensent qu’ils ont disparus. Nous avons pu le vérifier en discutant avec Nobu et Chiaki, nos amis japonais expatriés en France, avant notre départ. Nobu est originaire d’Hokkaido, et pourtant ils croyait que les Ainu n’existaient plus…
Derrière ce désintérêt, il y a forcément une certaine volonté politique: les Ainu sont à peine mentionnés dans les manuels scolaires, et cela fait juste un an qu’ils sont reconnus comme un des peuples originaire du Japon. Auparavant, on les considérait comme des immigrés, niant toute réalité historique.
Les japonais ont commis des exactions et n’ont pas l’intention de s’excuser, donc il vaut mieux que cette page peu glorieuse de l’histoire reste dans l’ombre, et que les Ainu s’éteignent en silence.
Même attitude que pour les massacres commis en Chine au cours de sa colonisation (notamment Nankin). Le Japon souffre manifestement de troubles de la mémoire dès qu’il est responsable du malheur des autres… Apprend-il de ses erreurs passées?
Le 1er juillet,
Chloé


