Pourtant... ce sentiment qui nous prend aux tripes, qui nous a fait chavirer le coeur lorsque l'on découvre pour la première fois en image les charniers, et les os et la chair. Ce sentiment, je ne l'ai ressenti depuis qu'en de très rares occasions. Je peux me révolter lorsqu'on j'entend ce qui se passe dans le reste du monde, je peux se sentir honteuse, désespérée, hors de moi, mais le sentiment lié à la seconde guerre mondiale en France et en Europe pour moi est unique.
Et pourtant.
Pourtant, je découvre ici une autre facette de cette guerre. Nous n'avons pas l'habitude d'entendre parler de l'expérience de la guerre chez les opposants, hormis l'Allemagne. Cette guerre n'a pas seulement été la guerre des juifs. J'avais beau le savoir, connaître les faits, je n'avais encore jamais été directement confronté à eux. Il est si facile de se contenter de savoir.
Dans les loges, maquillage
Lors de nos premiers jours à Tokyo, Mizuki-san nous a invité a assister à la pièce dans laquelle elle joue en ce moment. Cette pièce s'intitule littéralement en français « Le club tokyoïte de la bombe A. ». Peu avant le levé de rideau Mizuki-san nous a fait traverser les coulisses, plongées dans la pénombre, et nous a conduit jusqu'au loges. Nous avons rencontré une grande partie des acteurs de la pièce: entre autre Kyo-san et Sôtaro-san que nous avons revus plusieurs fois après cette soirée là. Sôtaro-san, qui a passé cinq ans au Canada, et qui dans un anglais parfait, nous a expliqué avec un luxe de détails l'intrigue de la pièce. Nous avons écouté, sages comme des images, et assez captivées je dois l'avouer par le récit de Sôtaro-san.
Dans les loges, costumes
L'histoire se situe peu avant la deuxième guerre mondiale, dans une résidence à Tokyo, où vivent plusieurs personnes, venant d'horizons très différents. Parmi eux, trois scientifiques qui font des recherches en physique nucléaire. Sôtaro-san incarne l'un deux, et nous avons vite compris qu'il assurait un des rôle clef de la pièce. Autour d'eux évoluent d'autres protagonistes: un pianiste un peu avare, un alcoolique revêche, un jeune étudiant passionné de base-ball, une comédienne au métier indéterminé, qui change chaque matin de travail comme de chemise, et qui multiplie les apparences (jouée par Mizuki-san), l'intendant de la maison, et sa fille (jouée par Kyo-san). La pièce débute, alors que Sôtaro-san (je ne me rappelle pas du nom du personnage...) décide de quitter Tokyo, et la résidence. Il ne crois plus en ses études qui le dépassent, et ses théories semblent n'intéresser personne. Il reste pourtant, en apprenant de la bouche d'un des ses amis chercheurs que son travail est enfin reconnu dans son laboratoire. Toute la pièce se déroule dans cette unique résidence, où l'on voit évoluer les personnages au fil des ans, alors que la guerre approche, puis éclate, et enfin se termine. Elle mêle à la fois des moments très humoristiques, et d'autre lourds de signification.
Sôtaro a certainement un des rôle les plus dure à assumer. Sa position durant la pièce évolue, mais ses derniers mots seront quand même ceux d'un scientifique. Il ne regrette pas les recherches qu'il a fait et les conséquences que cela a engendré. Il reste un scientifique, et bien qu'il ai toujours sut que les recherches qu'il menait pouvaient avoir une telle ampleur dans l'horreur, il apprécie cette bombe pour ce qu'elle avait de révolutionnaire et ce qu'elle contenait de beauté et de complexité dans le monde de la physique. Des paroles très dures à entendre pour un public japonais (exclusivement féminin). Premièrement parce que beaucoup ignorent que des recherches ont bien été lancées pour produire la bombe atomique au Japon durant la deuxième guerre mondiale, et que les troupes ont été mobilisées le plus longtemps possible pour donner suffisamment de temps au chercheurs pour parvenir à leur but. But qu'il n'ont bien sûr pas réussi à atteindre. Deuxièmement parce qu'un tel discours sur les recherches nucléaires ne passe pas très bien auprès du seul pays qui a connu les effets meurtriers de cette foutue bombe.
Après la représentation une quinzaine de femmes patientent devant la sortie des loges. Calmes et polies comme toujours, elle attendent pour poser des questions aux comédiens. Nous ne saisissons pas bien leurs propos, mais plus tard dans la soirée on nous explique que l'une d'entre elles a raconté qu'elle avait connu, ainsi que ses parents, la chute de la bombe. Elle a été irradié, et a transmis à ses enfants les mêmes maladies qu'elle a développé après la catastrophe. Silence pesant dans la voiture alors que Sôtaro-san nous explique cela, tout le monde est encore un peu sous le choc. C'est souvent le cas nous dit-il que les gens aient besoin de s'exprimer après les représentations. Je trouve que leur pièce est exceptionnelle à plusieurs titres. Tout d'abord à titre informatif. La plupart ignorent que leur propre pays avait dans l'idée de lancer sur d'autres la même horreur qu'ils ont connus. Ensuite, quelle réussite si elle pousse les gens à en parler, surtout ici, dans ce pays où cacher son opinion est de rigueur. J'ai le coeur au bord des lèvres une bonne partie de la soirée.
Plus tard à Kyoto,
Alors que nous tentons de trouver l'office du tourisme dans la gigantesque gare de Kyoto, nous tombons sur une exposition temporaire sur Hiroshima. Dans la gare tintent les clochettes des Matsuri. Cette musique traditionnelle est destinée aux jours de fêtes, mais dans ce lieu, elle me semble bien funèbre. C'est une exposition de photos et de reproductions de peintures, accompagnées d'extraits de témoignages en japonais, traduit en anglais (merci pour nous). Boule au ventre, gorge serrée. Voilà le sentiment du charnier juif qui revient, ici au Japon, dans la gare au milieu des voyageurs pressés, avec cette musique inquiétante qui ne cesse de se répéter. Un corps d'enfant recroquevillé, calciné par la déflagration de la bombe. Comme seul commentaire: « Entendez vous la souffrance ? ». Voilà la France confondue dans la même horreur que le Japon et ses morts. Confondus dans l'horreur de la guerre.
Camille
